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Le Québec ne veut pas de moi

PARTIE I: 2010

Premier jour de l’école secondaire. Hajra se tient sur l’herbe avec ses chaussures habillées noires et son pantalon marine surdimensionné et son polo blanc. Pour s’assurer qu’elle s’intègre, elle a stratégiquement mis son sac JanSport sur une seule épaule. Personne ne met les deux bretelles à l’école secondaire. 

Elle est légèrement debout sur la gauche de la porte du bureau principal, parce qu’elle ne veut pas sembler trop désireuse d’échapper à la chaleur de l’été tandis que tous les autres étudiants semblent profiter de la matinée. Essayant d’avoir l’air occupée, elle regarde la route principale et étudie les tournures des voitures arrivant à l’école. Des Porsche, des Benz et même des Ferrari, des gamins de 12 ans y sortent, et on dirait qu’ils sont à l’aise comme chez eux. La plupart d’entre eux semblent être amis. 

Quelqu’un lui fait des vagues. Elle lui sourit même. Mais, assez tôt, ils ont tourné le dos. Et, leur ami rit tout en tenant son estomac, tandis que d’autres font des triangles sur leurs têtes. 

Elle porte un hijab. Ce n’est pas un chapeau.


PARTIE II: 2013. 

Hajra est assise dans le bus avec ses amis. Le bus a des étudiants de porte en porte et de fenêtre en fenêtre. Peu d’étudiants pensent à mettre leurs sacs sur le plancher de l’autobus en hiver. En face de son siège est une autre fille avec son sac d’école confortable sur ses genoux. Ou peut-être que le sac agit comme un bouclier. Elle porte aussi un hijab, pas une tuque. Les doigts pointent vers elle, suivis de rires.

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« Est-ce qu’ils vous dérangent ? », demande Hajra en dirigeant son regard vers ceux qui rient. Les yeux de la jeune fille s’enclenchent vers Hajra et s’ouvrent en grand. 

« Oh, non, non. Vraiment, je vais bien. Ils ne sont pas sérieux, vraiment ». Elle dit cela, mais pendant tout ce temps ses yeux restent larges et fixés à Hajra. Momentanément, il semblait que le bus se tut, et tout le monde voulait s’assurer que cette fille de 12 ans portant le hijab ne chercherait pas l’aide d’une autre fille portant le hijab. Ils voulaient s’assurer qu’elle ne parlerait pas contre les gens qui correspondent à la vision de Pauline Marois à l’égard du Québec. Ils voulaient s’assurer qu’elle savait qui elle était.

Il importe peu que nos certificats de naissance soient plâtrés du sceau du Québec; tout ce qui compte, c’est que nous portions l’hijab, au lieu de chapeaux.


PARTIE III: 2017 

Global News: “Quebec City mosque shooting: Alexandre Bissonnette charged with 6 counts of 1st degree murder »

CBC News: “Mosque vandalized in Montreal’s Pointe-Saint-Charles neighbourhood”

Hajra, et beaucoup d’autres femmes comme elle voient ce genre de nouvelles sur Facebook, Instagram, et tous les autres réseaux sociaux qui existent. Mais il y a tellement d’autres incidents qui ne sont jamais capturés par les nouvelles locales. Comme quand l’amie de Hajra s’est fait jeter de la bière à la station de métro Joliette. Ou lorsque les femmes niqabi ont leur voiles arrachées tout en faisant des courses à Costco. 

Il y a tellement de conversations sur l’identité, la violence et la discrimination qui se produisent sans inclure les personnes qui en font l’expérience quotidiennement. Les minorités et les groupes vulnérables sont des citoyens de seconde zone, même lorsqu’il s’agit de leurs propres expériences. 


PARTIE IV : 2019-2020

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Pour riposter, des étudiants universitaires sont rassemblés sur le campus de McGill, au centre-ville. Certains ont des mégaphones, d’autres se tassent les mains autour de la bouche et crient. Les bras ondulent et les bannières flottent. Hajra observe attentivement cette scène et réalise que beaucoup des Québécois et des non Québécois se battent pour la cause. 

Cependant, cela devient déroutant parce que dès qu’elle entre dans la station métro de McGill, elle n’ose pas marcher trop près du bord de la plate-forme, de peur d’être poussée dans la voie par un islamophobe. Et pendant qu’elle se tient loin du bord, fixant son hijab et plaçant sa capuche, elle lève les regards et voit le titre de l’actualité mis en boucle : « Fusillade dans une mosquée du Québec : l’admissibilité de Bissonnette à la libération conditionnelle est réduite à 25 ans ». Essaient-ils de faire passer cela pour une victoire?

À propos de l’auteur:

Née et élevée à Montréal, d’origine pakistanaise, Maryam a grandi en buvant du chai et en regardant Radio-Canada. En plus de donner des références de The Office, vous pouvez l’attraper en train de re-lire certains de ses livres préférés de tous les temps comme The Kite runner de Khaled Hosseini. À l’heure actuelle, elle est étudiante diplômée en santé publique à l’Université McGill, passionnée par la création d’un dialogue sur le colonialisme, l’identité et le genre en santé et par l’élaboration de solutions pour promouvoir l’équité en santé.